Mais pourquoi les Sabots d'Isa vous demandez-vous ?

1998… Je craque pour le fils du sabotier… Je n’ai pas du tout, mais alors pas du tout un profil d’artisan, je suis dingue de chaussures, et je ne sais pas quoi faire de mes dix doigts tellement je suis maladroite. Si si c’est vrai ! 

C'est pourtant la révélation en découvrant l’atelier de mon futur beau-père qui perpétue une tradition familiale depuis 1880 et 4 générations ! Un coup de foudre. La décision est instantanée… Je vais apprendre le métier et relancer du fin fond de ma Haute-Garonne la mode du sabot, tout en dépoussiérant et déringardisant cet univers rude, un peu trop folklorique à mon goût et si peu féminin ! Défi.

Je vous raconte l'histoire de la famille Estrade...

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Nous sommes donc en 1880. L’arrière-grand-père, Vincent, surnommé Caddetas (un phénomène paraît-il…), est agriculteur. Pour épargner le budget familial (à cette période, chaque personne consommait facilement 4 ou 5 paires de sabots par an) et à l’aide d’un vieux sabotier, il commence à creuser ses premiers sabots de bois. Cette modeste production est destinée à la famille, et petit à petit au voisinage. C’était du sabot tout en bois, « l’esclop »pyrénéen, grossièrement creusé, pour tous les jours, tous les travaux.

Quelques années après,  Pierre dit Bertrand, fils de Vincent, se lance à son tour et développe l’activité, non sans mal car la concurrence est rude, mais son caractère chaleureux fait des miracles. Il parcourt les foires du Comminges avec succès et une vieille malle en bois transbahutée par une charrette. Il décide d’investir et de construire un nouvel atelier, tout près du domicile familial, à Saint Gaudens. Il commande dans le centre de la France 1 tailleuse et 1 creuseuse, 2 énormes machines en fonte qui seront par la suite électrifiées. Le fonctionnement n’en reste pas moins difficile, tant il faut manipuler à la main les lourds chariots qui permettent de fabriquer la base du sabot. Les finitions sont faites exclusivement à la main, à la gouge et au paroir. Physique…

L’atelier se développe, à tel point que pendant la seconde guerre mondiale la production atteint environ 5000 paires par an, avec 4 personnes employées à plein temps. Pas mal, non ?

PermisLeonSon propre fils, Léon qui en fait s’appelait René et s’amusait à corriger au bic ses papiers officiels (la preuve en image!)  dit  Le Claouété (celui qui "claouète", qui plante des clous en patois commingeois ET son surnom de résistant) reprend le flambeau après avoir été initié depuis son plus jeune âge à la fabrication du sabot. Lui aussi vend sur les marchés et les foires, malgré une féroce concurrence là encore. Une bonne quinzaine de sabotiers proposaient les mêmes produits et ne reculaient devant aucune vacherie !

Les années 50 et la généralisation de la botte en caoutchouc pouvaient toujours essayer de sonner le glas de la petite affaire familiale… Léon, toujours aux commandes, préparait tranquillement la génération suivante. Avec son petit sourire en coin et son mégot, il commence à diversifier et apprend en autodidacte la fabrication de la galoche, chaussure de cuir sur semelle de bois, invente le sabot "suédois" avant l'heure et dépose un brevet.  J'ai connu un vieux monsieur délicieux. Un peu coquin. Et sourd. Enfin pas toujours et quand ça l’arrangeait…

Vers 1960,  Jeannot (en fait Jean mais Jeannot pour tout le monde et père de Djo, vous savez, le fils du sabotier…) fils de René dit Léon dit le Claouété, lui aussi pris par le virus du sabot malgré tout, reprend à son tour l’entreprise et se tourne vers la fabrication en gros et demi-gros. La masse de travail est considérable, mais le bénéfice peu satisfaisant. Il part travailler un temps dans le pétrole pour faire vivre son petit monde, mais ne résiste pas bien longtemps. Sa passion, son travail, c’est le sabot et rien d’autre. La clientèle rurale a beau disparaître petit à petit, et les citadins bouder encore cette chaussure qu’ils jugent trop archaïque, il ne se décourage pas et entend vivre de sa passion ! 

sued psy1Les années 70 et Les Bronzés popularisent le sabot. Le succès durera un temps et permettra à la famille de souffler un peu. Puis l’effet mode passe, trépasse, et les 25 années suivantes sont difficiles. Jeannot et sa Renée (oui, Renée ée, belle-maman) innovent en créant quelques modèles pour femme. Le sabot est apprécié pour son côté pratique et son confort, mais pas pour son esthétique. Et puis on est au fin fond de la Haute-Garonne, dans un tout petit atelier excentré, ce n’est pas très vendeur !

L’âge de la retraite sonne, l’entreprise est sur le point de disparaître car les héritiers de la dynastie n’ont que faire de cette galère mais l’arrivée de la belle-fille bouleverse tout. L’atelier ? Sauvé ! Du moins pour un temps. Les foires et les marchés ? Terminés. Remplacés par Internet. Le sabot de bois traditionnel ? Terminé aussi. Le sabot doit être une vraie chaussure colorée, urbaine, dans l’air du temps, qui fait fi des préjugés et du folklore. Il doit retrouver une vraie noblesse, se métamorphoser en bottines élégantes ou en sandales sur talon bois. Du pratique et du confort, certes. Mais aussi du chic et du glamour, voire du rétro. 

Oui mais…

Mais avant d’en arriver là, il faut me former, m’apprendre à travailler le bois, choisir le cuir, le tailler, le monter, le clouer. Apprendre la couture sur de vieilles machines caractérielles (merci belle-maman…). Faire des essais. Des dizaines d’essais. Me planter. Recommencer. Réussir un premier montage (contents ce jour-là, Jeannot et Léon, enfin René, mais plutôt Léon... Vous vous y retrouvez ? De toutes façons, depuis 4 générations, pas un ne se fait appeler par son prénom, vous l'aurez compris... ). En réussir un deuxième. Et inventer un modèle de sabot, puis un autre, et encore un autre. Oser la couleur. Chambouler les voies de commercialisation traditionnelles. Trouver mes marques. 

Depuis le 1er février 2002 (date officielle de la reprise de l'atelier familial), c'est plus de 800.000 clous plantés, plus de 300.000 clous tordus, 400 kilomètres de bordures cousues, 1600 kilomètres de surpiqûres de toutes les couleurs, pas loin de 7 millions de coups de marteau sur les clous, des milliers sur les doigts, tellement d'estafilades au cutter qu'on ne les compte plus, la création d'une bonne centaine de modèles, et des sabots d'isa un peu partout sur la planète... Quelle aventure...

 

Voilà, vous savez tout.